ARGUMENTAIRE

Le rôle de l’enseignement supérieur dans le développement des sociétés grâce à la production des savoirs et des innovations, n’est plus à démontrer. De même, l’enseignement supérieur devient plus qu’incontournable dans la formation des élites appelées à concourir au développement d’un pays. Les pays du Nord et de nombreux pays du Sud, particulièrement d’Asie et d’Amérique Latine, ont su maitriser ce processus grâce au développement et à la modernisation de leurs institutions d’enseignement supérieur, à partir des différentes interventions publiques et privées des composantes de leurs sociétés respectives. Ce qui n’a pas été le cas pour beaucoup de pays du continent africain, qui continuent de fournir des gros efforts pour doter leurs institutions d’enseignement supérieur de solides capacités de formation des élites en vue de répondre aux besoins réels de développement de leurs sociétés et aux défis des décennies à venir. Des disparités semblent même se dégager entre l’Afrique anglo-saxonne et l’Afrique francophone en ce qui concerne les modes d’organisation et de fonctionnement des universités et des instituts supérieurs. La première est souvent considérée, à tort ou à raison, comme possédant des institutions de formation du niveau supérieur mieux développées et modernisées que celles de la seconde

Quoiqu’il en soit, il demeure que toutes ces institutions visent la formation des élites devant participer au développement de leurs pays respectifs. Encore convient-il de réfléchir au type de développement qu’il s’agit de promouvoir, sachant que de nombreux paradigmes lui ont donné des définitions et des orientations différentes.

Depuis quelques dizaines d’années, les conceptions du développement sont passées des paradigmes paternalistes, pensés principalement sur le modèle de l’importation, à des paradigmes soucieux de prendre au sérieux les manières dont les acteurs eux-mêmes, à partir de leurs ressources, de leurs talents propres, prennent en charge et se réapproprient leur avenir. Il s’agit donc ici non seulement de s’intéresser aux acteurs, individuels ou collectifs, mais aussi de les envisager comme « agents » de leur destin, comme « acteurs historiques » de leurs changements, plutôt que comme seulement des « patients » réagissant aux contraintes qu’ils subissent et qui pèsent sur eux. C’est dans cette perspective que s’investit, depuis quelques décennies, la coopération universitaire au développement en essayant d’intégrer dans ses programmes les dynamiques sociales émergentes s’appuyant sur l’inventivité et les créativités développées par les acteurs du Sud.

En République Démocratique du Congo, et particulièrement à l’Université de Kinshasa (UNIKIN) qui est en partenariat avec l’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur de Belgique (ARES) dans un programme d’Appui Institutionnel (AI) en voie de finalisation, les parties prenantes avaient convenu d’appuyer la qualité scientifique de la recherche à l’Université de Kinshasa, à travers des axes de recherche[1], appelés à guider la mise en œuvre de différentes activités transversales, et à fédérer les chercheurs aussi bien juniors que seniors autour de ces différentes thématiques.

Les recherches actuellement menées devraient permettre la réalisation des nouvelles promesses de prise en charge de leur avenir par les acteurs eux-mêmes. En d’autres mots, il s’agit de s’interroger sur leurs potentialités par rapport à l’ambition d’un « développement autonome », et de comprendre comment elles prennent leurs distances par rapport aux résultats d’anciennes formes d’aide au développement qui misaient beaucoup moins sur la créativité des acteurs. Il sera également question de voir de quelle manière les chercheurs, doctorants compris, envisagent de faciliter la créativité, l’inventivité de leurs concitoyens dans l’appropriation du fruit de leurs travaux.

A cela, il faut ajouter que la pandémie du COVID-19 a davantage mis en relief le marasme que traversent bon nombre d’universités africaines, surtout dans leurs partenariats avec d’autres universités étrangères. En ce moment où tous les secteurs sont désorganisés par les effets du COVID-19, et parce que cette situation met au jour ce malaise et cette crise des Universités avec une évidence inhabituellement criante, la pandémie offre l’occasion de réfléchir en profondeur le rôle de l’université dans le développement des sociétés africaines. En République Démocratique du Congo, cette pandémie ne fait que renforcer la vulnérabilité des universités congolaises en vue de participer à l’émergence d’une véritable société des savoirs, qu’il s’agisse de leur capacité d’intégration dans l’économie ou d’action sur celle-ci, mais aussi de leurs potentiels d’apport aux promesses portées par les dynamiques sociales. Sans réaction à cette situation, les Universités risquent fort de se retrouver marginalisées. C’est conscient, d’une part, de ce défi du danger de marginalisation par rapport à l’espace universitaire mondial caractérisé par la compétitivité dans la production des connaissances et des innovations, et d’autre part, convaincu de l’importance de la coopération universitaire au développement,  que l’Université de Kinshasa en collaboration avec l’ARES, organise le présent Colloque international. Le but recherché étant de relever les défis posés à la production de la recherche universitaire, grâce à des nouvelles connaissances qui permettront à l’université de répondre aux attentes et exigences de leurs sociétés respectives, de se positionner comme agents du changement, tout en recherchant des solutions aux crises multiformes et multidimensionnels renforcées par les effets du COVID-19, et qui imposent aux universités de réfléchir déjà à la production de la recherche universitaire, à l’après Covid-19.

[1] Ces axes transversaux sont : (i) sécurité alimentaire, santé, résilience, créativité socio-éco ; (ii) Aspects socio-environnementaux, changements climatiques et modélisations ; (iii) Etats de droits, conflits et reconstruction ; (iv)

histoire, mémoire et dynamiques culturelles

Cette rencontre scientifique internationale à laquelle participeront en plus d’autres universités congolaises de Kinshasa et des provinces, des universités africaines et européennes en relation avec l’Afrique francophone, se veut être un cadre de réflexions sur la production de la recherche universitaire dans le processus de développement des pays africains à partir des dynamiques sociales et des inventivités et créativités appelées à construire et structurer de nouvelles connaissances.

Ainsi, l’objectif principal du présent colloque international est de repenser le développement en tenant compte des dynamiques sociales, de l’inventivité et des créativités développées par les acteurs du Sud, dans un contexte de coopération universitaire pour le développement, à l’épreuve de l’après Covid-19. Cette pandémie qui a perturbé tous les habitus auxquels étaient attachées les différentes sociétés nous invite à adopter de nouveaux modes de penser, de se comporter, d’agir, d’échanger et de communiquer, bien au-delà de ce qui aujourd’hui nous apparait le plus immédiatement évident : les avancées vertigineuses de l’informatique et de la communication pour des partages à distance.

Pour atteindre cet objectif, les thèmes ci-après seront analysés :

Développement autonome : Inventivité et créativités à l’épreuve du COVID-19

C’est par son inventivité et sa créativité que chaque acteur donne sens à ses actions tant individuelles que collectives, et, plus particulièrement lui permet de s’adapter aux variations que déterminent les dynamiques sociales de son environnement culturel. C’est cette recherche de sens qui amène l’acteur et, pour le cas d’espèce, tout chercheur, à mobiliser ses virtualités créatrices et innovatrices dans la perspective bien sûr de se tailler une place dans sa société, mais aussi et surtout de se rendre utile à cette dernière. Une telle ambition engage donc pour les chercheurs des responsabilités et pose de ce fait la question des conditions d’un exercice véritable de celles-ci. Cela suppose notamment que les chercheurs et chercheuses puissent créer et innover sans interférences idéologiques qui les étoufferaient dans leurs ambitions d’inventivité et d’autonomie en vue d’un vrai développement de leurs sociétés respectives. Il s’agit de tout un défi à relever par les chercheurs et les chercheuses des universités africaines, souvent soumises à des démarches épistémologiques et méthodologiques qui s’accordent la plupart du temps à des modèles de développement s’éloignant des dynamiques sociales et culturelles de leurs environnements. Par rapport à cela, le COVID-19 semble avoir offert une occasion pour davantage réfléchir à la fois sur cette pandémie aux contours sibyllins mais aussi, de manière plus générale, sur les enjeux sociétaux et de développement à partir de matériaux endogènes. Et cela sans avoir pour objectif d’en revenir simplement à la normale de l’avant pandémie. La pandémie est une occasion que nous ne pouvons pas rater. Déjà, elle a mis en branle les intelligences humaines à travers le monde dans la recherche de différentes solutions médicales, pharmaceutiques, sociales, économiques et politiques, pour faire face à cette pandémie qui n’en finit pas de révéler sa complexité, tant elle a mis à mal tous les secteurs de la vie n’épargnant aucun pays à travers le monde. Le continent africain qui n’a pas connu l’hécatombe que lui prédisait l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) s’en sort tant bien que mal nonobstant quelques pays qui sont plus affectés que d’autres et un système de santé médiocre. Pourtant, cette particularité de l’Afrique en général et de la RD Congo spécifiquement aurait pu encourager des recherches à partir des dynamiques sociales et culturelles locales, devant aboutir à des inventivités et créativités originales et bénéfiques au reste de l’humanité dans cette course effrénée à la riposte contre le Covid-19. Le colloque pourra ainsi dans le cadre de cette thématique et dans le contexte du COVID-19, aborder les sous-thèmes suivants :

  • opportunités des recherches offertes par le contexte du COVID-19 : obstacles à la réalisation des études devant aboutir à un développement original;
  • dynamiques sociales et culturelles conduisant à des inventivités et des créativités  dans le contexte du COVID-19 et de l’après COVID-19;
  • divergences d’approches soumises à des démarches idéologiques contraires aux réalités environnementales du chercheur : quelles stratégies adopter ;
  • tout autre sujet qui se rapporterait à la thématique.

Promotion d’une société des savoirs tournée vers le marché                                

Le but poursuivi par l’inventivité et la créativité dans les universités est de promouvoir des connaissances qui répondent aux besoins de la société, qui contribuent à la rendre plus juste et plus capable de répondre aux défis de l’avenir, qui participent bien sûr à la formation des élites, et qui contribuent à l’amélioration de la compétitivité des économies nationales grâces aux résultats des recherches universitaires. Ce qui permet aux universités de participer à un marché à travers divers mécanismes d’insertion de leurs pays respectifs dans une économie mondialisée.

A l’instar d’autres pays africains, la RD Congo est confrontée aux enjeux de la mondialisation qui le contraignent à associer son économie à la société des savoirs. Or, ce processus n’est possible que grâce aux créativités et aux innovations qui favoriseront l’émergence des nouvelles connaissances appelées à déterminer les stratégies de développement dans les différents secteurs de la société. Pourtant, ces connaissances sont produites et transmises dans les universités envers lesquelles les attentes de la société se font de plus en plus pressantes et exigeantes en termes de qualité. Or, tout Etat qui voudra être compétitif sur le marché mondial, devra s’investir dans le développement technologique à partir, entre autres, des recherches universitaires, et la formation de ressources humaines compétentes. Ce qui nécessite l’amélioration des rapports entre la recherche universitaire, l’université et l’Etat, sans laquelle les économies nationales seront marginalisées du marché international. En effet, l’Université doit devenir un acteur majeur des réseaux de l’innovation et se mettre en relation avec le monde industriel qui est appelé à valoriser les résultats des recherches universitaires. Pour le cas de la RD Congo, la pandémie au COVID-19 offre une grande opportunité pour repenser les rapports devant exister entre la recherche universitaire, l’Etat et les Universités. La pandémie continue de susciter différentes problématiques interdisciplinaires : la gestion de la riposte de la pandémie ; les protocoles de traitement; l’immunité collective; l’influence des facteurs écologiques et environnementaux ; les conséquences socio-économiques de la pandémie ; les représentations sociales de la pandémie ; les solutions socio-anthropologiques imaginées par les populations ;  etc. Cette même pandémie met aussi en évidence les limites de la mondialisation, des modèles économiques et de développement sur lesquels elle s’est construite et qu’elle porte avec elle. Elle invite à repenser beaucoup de choses que l’on croyait acquises et à les repenser notamment en faisant une place plus large, à distance sans doute des modèles dominants, aux ressources et aux spécificités endogènes. Plus que se mettre dans le moule d’une mondialisation qui est confrontée à ses limites, la questionner, la réinventer pour une société meilleure, mais aussi plus résiliente face aux crises qui semblent de plus en plus inhérentes à cette mondialisation.

Ces problématiques peuvent être saisies par l’Etat pour investir de manière conséquente dans la recherche universitaire et favoriser des innovations dans plusieurs secteurs : biotechnologie, agriculture, santé, gouvernance. Les résultats de pointe de ces recherches participeront sans faute à former des ressources humaines compétentes et de qualité.

Ainsi, les sous-thèmes suivants pourront être abordés dans cette thématique :

  • l’université face aux exigences d’une société des savoirs ;
  • les offres des programmes de formation et la production d’une élite utile ;
  • le LMD et la lisibilité des diplômes pour faciliter la mobilité des étudiants et des chercheurs ;
  • les rapports entre l’Etat et l’Université ;
  • rôle de l’Etat dans la production des conditions d’émergence de l’innovation à l’échelle nationale ;
  • le rapport entre l’Etat et la production de la recherche universitaire,
  • ou tout autre sujet se rapportant à cette thématique.

Repenser la coopération au développement à l’épreuve de l’après Covid-19

La mutation de la conception du développement fondée sur des approches « paternalistes » à une approche « intégrée » basée sur un nouveau partenariat plus orienté vers la lutte contre la pauvreté et le renforcement des ressources humaines, est à mettre à l’actif de l’engagement international des institutions universitaires du Nord envers celles du Sud. Même si certains programmes de ces partenariats demeurent empreints de quelques tares des approches paternalistes qui guident les démarches épistémologiques et méthodologiques dans la réalisation de divers travaux, il y a lieu de reconnaître le grand effort fourni par bon nombre des programmes de coopération universitaire au développement afin d’insuffler auprès des partenaires du Sud des initiatives de recherches pour un développement durable qui tiennent compte des créativités et inventivités  que déterminent la complexité des  contextes nationaux du Sud.

Le mouvement de « black empowerment » de 2019 et 2020, qui a secoué le monde entier, renvoyait au-delà du racisme, à la colonisation et à la décolonisation, de même qu’à son héritage, ainsi qu’aux questions de droit de l’homme. Les débats suscités à travers le monde selon les différents contextes historiques connus, se focalisaient sur le pouvoir de la colonisation; la destruction des symboles de la colonisation; des déclarations politiques expressives des regrets et non d’excuses pour les atrocités subies par des peuples du Sud sous les régimes coloniaux, etc. Il s’agissait d’une volonté de voir l’avenir des relations entre les anciennes métropoles et les anciennes colonies sous de nouveaux prismes. Longtemps bien avant ce mouvement, bon nombre de pays d’Asie et d’Amérique Latine avaient déjà promu l’émergence des pensées originales à partir des dynamiques territoriales et socioculturelles locales. Ces différents contextes de pensées ainsi que les débats occasionnés ont contribué et continuent de concourir à redessiner les méandres des coopérations et des rapports Nord-Sud sous diverses formes : les débats sur la restitution des patrimoines, les discussions internes aux institutions universitaires du Nord par rapport à leur « décolonisation » ; les débats dans les universités du Sud sur une désoccidentalisation de la recherche et de la science. Plusieurs organisations du Nord ont pris en compte ces différents contextes de pensée pour reconfigurer leurs partenariats avec des institutions universitaires et scientifiques du Sud.

L’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur de Belgique (ARES) en tant que fédération des établissements d’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles, figure parmi les organismes qui défendent cette nouvelle approche. L’Université de Kinshasa est en partenariat avec l’ARES depuis bientôt près de 20 ans. De ce partenariat, elle a bénéficié du renforcement de ses capacités en ressources humaines, particulièrement dans la formation des formateurs à travers des programmes de relève académique, et de nombreuses activités de recherche visant à contribuer à la lutte contre la pauvreté la mettant ainsi en diapason avec la société congolaise, en vue de concourir à la réalisation des objectifs du développement durable.

L’avènement brusque de la pandémie à Coronavirus a ralenti la réalisation de plusieurs activités de ces partenariats. Celles relatives de part et d’autre, aux mobilités ont été les plus affectées à cause des restrictions d’entrées dans plusieurs territoires, imposées pour lutter contre la propagation du virus.  Les contacts entre les Groupes de pilotage du Nord et du Sud ont pu être maintenus grâce à des plates-formes de réunions améliorées pour la circonstance grâce aux avancées sans cesse en nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les institutions universitaires du Nord n’ont pas tardé, malgré quelques imperfections, à renforcer leurs systèmes d’information pour organiser leurs activités académiques en ligne et maintenir le déroulement presque normal des calendriers académiques. Tandis que pour nombre d’institutions du Sud qui ont des systèmes d’information encore défaillants, certaines ont décrété des années blanches, et d’autres, sans recourir à des années blanches, se retrouvent à organiser des années académiques qui se chevauchent, avec toutes les conséquences d’une telle option.

Méritent d’être débattus dans cette thématique, les sous-thèmes suivants :

  • les modèles de partenariats ;
  • des études de cas des partenariats ;
  • le partenariat gagnant-gagnant pour les parties ;
  • de l’approche paternaliste à l’approche intégrée du partenariat ; l
  • la coopération universitaire à l’épreuve du Covid-19 ;
  • la coopération universitaire Post-Covid Covid-19 ;
  • le système d’information pour pallier aux effets du Covid-19 sur la formation et la recherche universitaire ;
  • les responsabilités et agentivités des acteurs de la coopération universitaire au développement.